Valentin Martre, Tout se transforme ou se déforme, même l’informe.

par Karin Schlageter

Une paire d’yeux vifs et alertes farfouille dans le paysage. Elle erre du regard, mais elle n’est pas perdue. Ce regard scanne la ville pour y déceler ce qui a de la valeur pour lui. Il s’accroche aux menus détails. C’est le genre de regard acéré capable de distinguer chaque gravillon de son voisin, la singularité de chaque brin d’herbe. Ces yeux, en fait, ce sont des mains. Qui palpent le réel, caressent le velours d’une autre peau, et qui tressaillent en sentant le grain sous la pulpe des doigts. Toucher avec les yeux.

Ces yeux-là donc, glanent des petits bouts de monde. Ils ordonnent aux mains, qui à leur tour se saisissent de ces riens, et les fourrent au fond des fouilles : filet de protection d’échafaudage, circuit imprimé d’appareil électronique, de la limaille, la dépouille d’un insecte. À la fin de la journée, le glaneur retourne ses poches et étale leur contenu devant lui. Il contemple le trésor amassé de tous ces riens qui n’en sont pas.

Vient ensuite la stase d’un moment suspendu, le moment où ça se fige, et où les yeux s’abîment dans la contemplation de ces objets. Autre rythme, autre chorégraphie. La paire d’yeux qui s’est arrêtée sur un objet, le fouille désormais du regard, à fond, jusqu’au fond. Hypnotisés comme par une vision fractale, les yeux se plongent dans un vortex scopique. Le temps et l’espace semblent distordus et le regard plonge dans une dimension parallèle, une brèche que la sculpture vient ouvrir dans notre perception du réel.

Nos yeux regardent ce que les yeux de Valentin Martre ont vu et ce que ses mains ont manigancé, bricolé et agencé. Au premier abord, des formes familières et des objets reconnaissables dans lesquels s’imbriquent d’autres formes, d’autres objets. La vue en coupe est récurrente. L’espace est polarisé, magnétique. La matière bavarde fait démonstration de sa versatilité, de sa capacité à se métamorphoser.

L’intervention d’une main humaine sur ces artefacts est toujours tangible. Ils semblent être le lieu où vient s’assouvir une curiosité, un désir irrépressible de percer à jour, de disséquer, pour tenter de comprendre « comment ça marche ». La tranche, la séparation et la classification sont des gestes qui irriguent l’Histoire des Sciences Naturelles, régissent l’esprit du Musée, et disent en sous-texte l’exploitation des ressources naturelles, la domination de l’humain sur le non-humain.

Dans le vocabulaire formel déployé par Valentin Martre, il y a quelque chose qui cloche, il y a « un truc » qui nous fait brutalement dézoomer et prendre du recul. On trébuche sur cet univers quasi-scientifique et policé. À bien y regarder, nous sommes face à des trucages, des inventions. Valentin Martre trafique le réel, il fausse les données et nous invite à mettre en doute l’organisation scientifique du monde qui nous est tant familière. Ces œuvres qui hybrident le biologique au technologique, le « naturel » au culturel, nous enjoignent à penser un nouveau paradigme, à renégocier notre place dans le monde, en collaboration avec les éléments qui nous entourent et dont nous faisons partie.

 

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