Tatsuno, Japon, 2025










































Ici, à Tatsuno, le sujet des maisons vides (akiya) m’a particulièrement intéressé. Au Japon, ce phénomène est très présent. L’abandon des maisons s’explique autant par l’exode rural que par le choix de privilégier le neuf plutôt que la rénovation. Ce phénomène est éloigné de ma façon de produire qui est basée sur une pratique du réemploi. J’ai donc choisi d’envisager la maison que j’occupe comme une sculpture totale, avec l’idée de faire cohabiter différents gestes de restauration et d’empreinte, pour créer une porosité entre les différentes temporalités qui ont traversé la maison.
J’ai commencé par restaurer des fenêtres, certains murs et des parties du sol, en réalisant ces actions comme une véritable rénovation. Lors de la restauration des murs, j’ai retiré les anciens enduits pour en appliquer de nouveaux à la chaux. Toutes mes interventions sur les murs deviennent alors visibles grâce à la couleur blanche. J’ai remplacé le papier de riz abîmé des fenêtres par du neuf. Le sol a parfois été poncé et huilé, ou simplement nettoyé, de sorte à former des espaces rectangulaires à travers la poussière. Toutes ces interventions sont visuellement présentes et forment une dynamique picturale dans les pièces. Elles permettent aussi de faire entrer plus de lumière à l’intérieur de cette maison qui était très sombre.
J’ai conservé l’ensemble des résidus (anciens enduits, débris et papiers) afin de les présenter dans ces mêmes espaces. J’ai également trouvé différentes mues et corps d’insectes, que j’ai soigneusement mis de côté pour les exposer à travers une lentille optique. Jusqu’alors c’étaient eux les seuls résidents de la maison. De cette façon, présenter chaque élément d’un espace, aussi infime soit-il, c’est reconnaître un écosystème où rien ne se perd et où tout glisse vers un nouvel état.
Au centre de l’espace, des plaques de verre recouvrent le sol et forment une sorte de plateforme rectangulaire. Elles sont posées sur différents petits objets de mêmes dimensions (tasses, pièces, pierres, etc.), ce qui permet de surélever la plateforme de verre, sur laquelle sont ensuite déposés des objets en béton. Au dessous, sur un papier noir, se distinguent des végétaux et des fils de cuivre trouvés dans la maison. Ces éléments, soigneusement disposés sous le verre, créent un motif en réseau.
Mes interventions partielles dans l’espace dialoguent avec des empreintes d’objets domestiques trouvés sur place, comme des sandales, des baguettes ou des draps. J’ai principalement travaillé ces éléments avec du ciment et du béton, par moulage et recouvrement. C’est une manière de figer dans le temps ces objets ainsi que les usages et coutumes qu’ils contiennent.
Dans la pièce suivante, où l’on peut observer les résidus et les fenêtres restaurées, j’ai également travaillé une table ainsi que le sol sur lequel elle est présentée, en les ponçant. Face à elle se trouve un modèle de table identique, laissée dans son état d’origine, créant un contraste direct lié à la patine. Un couteau restauré d’un seul côté, planté en équilibre sur un bambou, participe aussi à cette tension du devenir.
Dans la dernière chambre, à l’étage, des sandales en béton semblent attendre à l’entrée de la pièce. L’espace est laissé en l’état : poussière, fenêtre qui se délite. Seule une horloge abîmée, suspendue au centre, suggère un temps brisé, arrêté, voire absent.
L’ensemble de ces gestes invite à pénétrer dans un espace total, le spectateur est amené à porter une attention particulière à ce qui l’entoure, où chaque élément convoque des gestes et des passages, l’usé dialogue avec le neuf et les temporalités se mêlent pour offrir un trajet à travers le temps au sein de cet espace
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